26.04.2009

Des agapes doublement mémorables

Le 12 décembre 1557, le prince-évêque de Liège Robert de Berghes faisait sa joyeuse entrée dans la capitale principautaire et ce fut une belle occasion de grands ris et de vastes ripailles concoctées par le fameux maître queux Lancelot de Casteau, celui-là même qui ferait paraître quelques années plus tard une célèbre Ouverture de cuisine, le premier livre de recettes gastronomiques de l’histoire de France, ouvrant ainsi de nouvelles portes à la civilisation.
Le banquet orchestré ce jour-là par le chef hennuyer fut si mémorable et fit si grande impression qu’il a été décidé récemment d’en organiser une réplique, les 10 et 11 avril derniers, dans le cadre somptueux du château de Harzé, tout en faisant paraître, rédigé par une belle brochette de spécialistes universitaires sous la houlette de l’historien de la gastronomie Pierre Leclercq, un livre en deux parties qui retrace, pour la première, la journée festive elle-même en s’attardant sur le décor, les sons, les rituels et le banquet qui la clôtura en apothéose, et, pour la deuxième, la vie et l’œuvre de Lancelot de Casteau, examinées sous toutes les coutures. Cela donne de fort bonnes pages, où l’érudition ne gâche ni les plaisirs de la table ni ceux de l’œil (les illustrations sont du plus bel intérêt), tout en plongeant de la meilleure manière qui soit le lecteur au cœur de la civilisation de la Renaissance.
« Quelle affaire à Liège ! », pourrait-on s’exclamer (en wallon) devant tant de munificence…

Bernard DELCORD

La joyeuse entrée du prince-évêque de Liège Robert de Berghes
, Bruxelles, Éditions du Livre Timperman, avril 2009, 134 pp. illustrées en quadrichromie sous couverture souple à rabats, 22 €

Voici le menu en quatre services tel qu’il a été servi jadis à Liège et naguère à Harzé, et dont on retrouve les recettes dans l’ouvrage :

Hypocras

1er service :
Pouille d’Inde bouillie avec des huistres et cardes
Tourte de blanc-manger
Moulle de boeuf en potage
Poulet en potage de Hongrie

2e service :
Pigeon rôti
Canar en potage
Gigot de mouton reuestu
Rafioules

3e service :
Pastez d’Angleterre
Gelée passementée
Truite en adobe

4e service :
Pasté d’orenge
Caneline
Pignolate
Pistachine
Lard d’Allemagne
Offaelles feuilletées

Boute-hors

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Un classique d’aujourd’hui

Connaissez-vous Penser/classer, un surprenant recueil posthume de celui qui fut peut-être le plus éblouissant écrivain de la seconde moitié du XXe siècle, disparu en 1982
à l’âge de 46 ans ?
En 1969, Georges Perec avait soufflé la gent littéraire française avec La Disparition, un bouquin passionnant de bout en bout, dans lequel il faisait montre d’une virtuosité stupéfiante en ne recourant jamais, au fil de ses 226 pages, à la lettre "e", ce qui tient véritablement du prodige. (Et même du miracle, puisque des épigones du maître sont parvenus par la suite à publier de ce roman des traductions en italien et en espagnol sans utiliser la lettre "a" !)
Fondateur, avec Queneau, de l’OULIPO ("Ouvroir de Littérature potentielle"), et scientifique comme lui, Perec s’est intéressé avec humour aux phénomènes liés à l’écriture et à tout ce qui tourne autour de sa production.
Dans Penser/classer, il aborde le thème de l’organisation de la pensée en vue de la propagation de différents types de savoirs. S’ensuivent des réflexions échevelées mais profondes sur ce qu’est (ou devrait être) une bibliothèque idéale, sur les objets qui encombrent une table de travail, sur l’élaboration de recettes de cuisine, sur quelques emplois du verbe "habiter", sur la difficulté d’imaginer une Cité idéale ou sur l’utilisation optimale d’une paire de lunettes. Le tout examiné sous l’angle des classifications si chères à Descartes et Kant, mais avec un décalage plutôt décapant. Un exemple ? Se penchant sur le "Malet & Isaac", le fameux manuel d’histoire que tous les lycéens de l’Hexagone se sont farci dans leur cursus scolaire, Perec réorganise son contenu en six listes à partir de la typographie : les titres, les alinéas, les italiques, les images, leurs légendes et les caractères gras sont recopiés à la queue leu leu. Derrière cet apparent galimatias, surgissent soudain les structures révélatrices du caractère convenu (et, n’hésitons pas à le dire, franchouillard) de l’ouvrage et de la pensée qu’il véhicule.
Un essai intelligent, donc, et qui laisse rêveur, si l’on songe à l’appliquer par exemple aux discours de nos vedettes de la politique ou de la chanson…

Bernard DELCORD

Penser/classer
par Georges Perec, Paris, Éditions du Seuil, 2003, collection « La librairie du XXIe siècle », 192 pp. au format 14 x 22,5 cm, 15 €

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25.04.2009

« Il était une fois… »

Les Éditions Librio à Paris sortent, sous la plume de l’écrivain et journaliste Pierre Vavasseur, Le Guide des 100 premières phrases incontournables qui recense et commente l’incipit (en français) d’œuvres aussi essentielles que, par exemple, La religieuse de Diderot, Les liaisons dangereuses de Laclos, Don Quichotte de Cervantès, L’éducation sentimentale de Flaubert, 1984 d’Orwell, Le rivage des Syrtes de Gracq, Lumière d’août de Faulkner, Le procès de Kafka, Ulysse de Joyce, Nord de Céline ou À la recherche du temps perdu de Proust…
On ne manquera toutefois pas de rester coi en raison de la présence, au sein de cette liste d’« incontournables », de quelques nullités comme Quitter la ville de Christine Angot ou La garde du cœur de Françoise Sagan, sans oublier Les bienveillantes de Jonathan Littel, rédigé dans une langue plus qu’approximative.
Mais ces erreurs de jugement de l’auteur ne doivent pas gâcher le plaisir qu’il offre à ressusciter pour le lecteur des phrases comme « Jamais je n’ai commencé un roman avec plus d’appréhension » (Le fil du rasoir de Maugham), « Aujourd’hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas » (L’étranger de Camus), « Étendu sur sa couchette, Charley Anderson demeura immobile dans un flamboiement sonore » (La grosse galette de Dos Passos), « Il arriva chez nous un dimanche de novembre 189… » (Le grand Meaulnes d’Alain-Fournier), « Doukipudonktan, se demanda Gabriel excédé » (Zazie dans le métro de Queneau) ou encore « C’était au temps où j’errais, affamé, dans Kristiania, cette ville étrange que nul ne quitte avant d’en avoir reçu les empreintes » (Faim d’Hamsun), autant de portes ouvertes à l’imagination et « battant sur les étoiles », comme disait Léo Ferré.

Bernard DELCORD

Le Guide des 100 premières phrases incontournables
par Pierre Vavasseur, Paris, Éditions Librio, mars 2009, 122 pp., 3 €

Vive(ment) le week-end !

Les vacances approchent et la mode (crise oblige ?) est aux « mini trips ». Les Éditions Michelin l’ont parfaitement compris, qui sortent, sous la responsabilité d’Anne Teffo, des guides de poche utiles à l’organisation d’un week-end réussi dans une grande ville touristique, puisqu’ils en recensent les lieux culturels incontournables, les sites étoilés, les événements du moment, les bonnes adresses pour le shopping ou les sorties tout en fournissant une belle quantité d’informations pratiques en tout genre. Intitulée « Guides Verts Week-end », cette nouvelle collection compte une douzaine de titres consacrés respectivement à Amsterdam, Berlin, Bruxelles, Budapest, Cracovie, Florence, Istanbul, Lisbonne, Londres, New York, Prague et Venise, dans lesquels on trouvera en outre un plan de ville détachable et des plans de quartier et de transports en commun. Des ouvrages qui tombent à point nommé pour combler les attentes des « city-breakers » pressés et quelque peu branchés, mais qui raviront aussi les touristes occasionnels, les retraités actifs et les jeunes routards en vadrouille…

Bernard DELCORD

Amsterdam, Berlin, Bruxelles, Budapest, Cracovie, Florence, Istanbul, Lisbonne, Londres, New York, Prague
et Venise, Clermont-Ferrand, Éditions Michelin, 2009, collection « Guides Verts Week-end », 128 ou 144 pp. au format 12 x 16 cm illustrées en quadrichromie sous couverture souple à rabats, 9,90 €

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22:27 Écrit par Bernard dans Guides | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

Un pays à l’âme généreuse…

Châteaux et fantômes, clans et tartans, whiskies et cornemuse, kilts et haggis, pubs et langue gaélique, lancers de troncs d’arbres et Highlands, chaussettes montantes et pluies traversières, Angus beef et moutons noirs, Marie Stuart et Arthur Conan Doyle, J. K. Rowling et David Niven, lady Macbeth et Sean Connery, Mark Knopfler et Gordon Brown, Annie Lennox et Walter Scott, Rod Stewart et James Watt, Robert Louis Stevenson et le groupe Texas… Autant d’images de l’Écosse, un pays tout en patchwork qui, d’Édimbourg à Glasgow et de Fort William à Galloway, de Perth à Dundee ou d’Aberdeen à Inverness déploie ses landes de bruyères, ses profondes vallées en auge (les « glens »), ses estuaires découpés (les « firths ») et ses lacs embrumés (les « lochs ») et qui, des Hébrides aux Orcades ou aux Shetland, affronte la mer d’archipel en archipel et d’île en île avec une constance et une bravoure millénaires. Les hommes y sont demeurés francs et probes, et la nature a su y maintenir ses droits, ce qui en fait depuis plus de trois décennies une terre de choix pour des vacances de découverte et même d’aventures, sous des cieux certes peu cléments mais d’une lumière si merveilleuse, à l’instar de celle qui brille dans l’œil des habitants rompus à la dureté du climat et à la pauvreté des terres, sans doute à l’origine de leur réputation d’avarice, si largement usurpée. S’il vous prenait l’envie de vous y rendre, n’hésitez pas à emporter la dernière édition en date des Guides du Routard consacrée à l’Écosse : elle est truffée de conseils avisés, d’informations culturelles et pratiques, de tuyaux utiles, de bonnes adresses et de plans détaillés. À coup sûr, une riche idée !

Bernard DELCORD

Le Guide du Routard Écosse 2009-2010
, ouvrage collectif sous la direction de Philippe Gloaguen, Paris, Éditions Hachette 2009, 540 pp. dont 16 en quadrichromie et les autres en bichromie, 12,90 €

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17:32 Écrit par Bernard dans Guides | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : routard, cosse |  Facebook |

22.04.2009

La poésie comme on l'aime !

Invité 2009 de la Chaire de poétique de l’UCL à Louvain-la-Neuve, Jean-Pierre Verheggen est l’un des plus brillants bretteurs de nos lettres si bravement belges, qui en comptent pourtant beaucoup. Mais de tous ceux-là, le plus fort, le plus sauvage, le plus invinciblement drôle (avec Le degré Zorro de l’écriture, Ninietzsche, peau d’chien, Les folies belgères, Ridiculum vitae, On n’est pas sérieux quand on a 117 ans, L’Idiot du Vieil-Âge ou Le 12 septembre, ce dernier titre avec le bédéiste Johan de Moor…), le plus étonnamment théorique (Artaud Rimbur, essai comparatif sur l’œuvre d’Artaud et de Rimbaud, Divan le terrible, contre Freud, Vie et mort pornographique de Madame Mao, contre le maoïsme, Orthographe 1er, roi sans faute, sur l’écrit et l’oral) mais aussi le plus irrésistiblement poignant (avec Gisella, tombeau de son épouse défunte), c’est sans doute Jean-Pierre Verheggen, natif de Mazy-lez-Jodoigne, au pays du marbre noir, dont l’œuvre poético-dévastatrice (« C’est un subversif, ce type ! », antienne actuelle de la presse littéraire française découvrant ses textes à travers le one-man-show que leur consacre Jacques Bonnafé dans L’Oral et Hardi, nominé aux Molières en 2008 et en 2009) plonge des racines profondes dans les carrières de Carrare, le pays de sa femme et du marbre blanc. Alliant le côté obscur de la farce et la blancheur éthérée des nuits d’amour aux portes de l’angoisse, « sa poésie est avant tout une parodie de la poésie, une critique radicale de l'idéologie que véhicule ce genre et un pastiche burlesque de ses conventions. À partir de là, il développe dès 1968 le concept de réécriture et en applique les effets à des champs d'investigation plus larges, allant de la bande dessinée à la langue politique la plus stéréotypée, en passant par la perversion d'un langage par un autre, en l'occurrence du français classique et scolaire par son wallon maternel, sauvage et sexuel », comme l’a écrit Marc Quaghebeur en 1982 dans son Alphabet des lettres belges de langue française. Sortant bien évidemment des sentiers battus, la conférence inaugurale de la chaire de poétique de l’UCL, tenue ce 21 avril, n’en fut pas une, remplacée par la projection d’un film intitulé Cas rare (évidemment…) consacré à notre phénomène, et par une prestation de Jacques Bonnafé qui se conclut sous le tonnerre des applaudissements d’un public d’étudiants rigolards et médusés. Mais ce n’est pas tout : Jean-Pierre Verheggen causera sur le thème « J’aime beaucoup ma poésie » les 23, 28 et 30 avril prochains à 20 heures à la fac de droit de l’UCL (auditoire More 53, place Montesquieu), qu’on se le dise !
(Et qu’on le « repète », à l’instar de feu Paul Vanden Boeynants, défunt Premier ministre du pays des Baraques à frites/Fritkot, un bien beau livre auquel collabora notre grand poète « ouallon »…)

Bernard DELCORD

11:31 Écrit par Bernard dans Poésie | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note |  Facebook |

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