20/12/2010

Mécanique d’un génie

Paru en 1952, le Saint Genet comédien et martyr de Jean-Paul Sartre a été réédité par les Éditions Gallimard à Paris à l’occasion du centenaire de la naissance de l’auteur du Condamné à mort (1942), de Notre-Dames-des-Fleurs (1944), Les Bonnes (1947), Querelle de Brest (1947), Pompes funèbres (1947), Journal du voleur (1949), Le Balcon (1956), Les Nègres (1958) et Les Paravents (1961) ainsi que de nombreux articles de presse, des écrits qui tous ébranlèrent l’ordre établi par leur mise en exergue d’une recherche de la pureté et même de la sainteté au travers de personnages odieux évoluant dans un monde pervers où le mal et le sexe sont omniprésents.

Jean Genet (1910-1986), né de père inconnu et abandonné par sa mère à la naissance, enfant de l’Assistance publique placé dans une famille aimable du Morvan, commettra son premier vol à 10 ans (pour exister, explique Sartre), fuguera, aboutira dans une colonie pénitentiaire où il découvrira son homosexualité aux accents masochistes, s’engagera dans la Légion étrangère, croupira à Fresnes pour divers larcins, publiera des livres, subira les foudres de la censure, se fera traiter d’écrivain excrémentiel par François Mauriac, recevra les éloges de Cocteau, de Beauvoir, de Giacometti, de Brassaï, de Matisse, triomphera au théâtre, s’engagera dans divers combats politiques, verra son compagnon se suicider, se droguera aux barbituriques et mourra accidentellement après une vie d’errance dans des hôtels borgnes.

Sartre lui trouvait du génie et son Saint Genet comédien et martyr aurait dû être la préface des Œuvres complètes de l’écrivain tôlard. Mais la perspicacité du philosophe existentialiste fut extraordinaire et l’ouvrage prit une ampleur considérable (près de 700 pages en petits caractères) avec une ambition bien précise : « Montrer les limites de l'interprétation psychanalytique et de l'explication marxiste et que seulement la liberté peut rendre compte d'une personne en sa totalité, faire voir cette liberté aux prises avec le destin d'abord écrasée par ses fatalités puis se retournant sur elle : pour les digérer peu à peu, prouver que le génie n'est pas un don mais l'issue qu'on invente dans les cas désespérés, retrouver le choix qu'un écrivain fait de lui-même, de sa vie et du sens de l'univers jusque dans les caractères formels de son style et de sa composition jusque dans la structure de ses images, et dans la particularité de se goûts, retracer en détail l'histoire d'une libération. »

La mise à nu des ressorts de son œuvre fut telle que Genet ne s’en remit pas et qu’il lui fut impossible d’écrire durant de nombreuses années. Cependant que le texte de Sartre, incontestablement éblouissant et novateur, la pérennisait…

Bernard DELCORD

Saint Genêt comédien et martyr par Jean-Paul Sartre, Paris, Éditions Gallimard, collection « Tel », octobre 2010, 692 pp. en noir et blanc au format 13 x 19 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 11,50 € (prix France)

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01/12/2010

Avant le déluge…

Décédé en 1997, Jacques-Yves Cousteau aurait eu 100 ans en 2010. C'était un écologiste visionnaire, conscient du rôle névralgique de l'océan, inséparable épouse, dans l'équilibre de la planète. Une vision qui transcende son décès et à laquelle Marc Muguet veut rendre hommage aujourd'hui, dédiant son ouvrage intitulé Après Cousteau – Le futur de l'océan au Captain Planet et confrontant les idées novatrices de celui-ci à la situation présente :

 

« Avec nos connaissances actuelles, revenir à certaines de ses intuitions, de ses pressentiments, de ses avertissements permet de mieux éclairer l'avenir. » 

 

L'essai est structuré en sept chapitres, qui sont tant de « missions » à accomplir : une exploration des grands fonds, la protection des espèces menacées par la surpêche (thon rouge, anchois, saumon sauvage...), la lutte contre les pollutions, le maintien de la biodiversité, la nécessaire adaptation de l'homme aux exigences du milieu marin, la montée des eaux et le souci des générations futures.

 

Un carnet d'adresses de sites Internet est fourni pour qui veut poursuivre la réflexion engagée.

Un hommage digne du testament du grand océanographe.

 

Apolline ELTER

 

Après Cousteau – Le futur de l'océan par Marc Muguet, Paris, Éditions Yago, collection « Perspectives », octobre 2010, 320 pp. en noir et blanc au format sous couverture brochée en couleurs, 18 € (prix France)

 

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30/11/2010

Merci, Charlemagne !

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Les Éditions des Presses de la Cité à Paris ont fait paraître durant l’été 2010 un recueil tout à la fois charmant et passionnant intitulé Chère école de notre enfance. Préfacé par Claude Duneton (le célèbre auteur de La puce à l'oreille et de l’Anti-manuel de français à l’usage des classes du second degré), il rassemble des documents photographiques et textuels qui (re)plongent le lecteur dans l’institution scolaire française (et belge : les différences n’étaient pas si grandes) telle qu’elle a fonctionné entre 1875 et 1960.

On y retrouve les grands thèmes de l'école : la rentrée scolaire et ses préparatifs, la salle de classe, la cantine, le pensionnat, la cour de récré, le maître et la maîtresse, les copains, les jeux d’enfants, l’école buissonnière, les punitions, les mots d’excuse, la photo de classe, la fête de fin d’année, la remise des prix, mais aussi les leçons de choses, les cours de lecture et d’écriture (les pleins et les déliés…), de français (les exercices de conjugaison, les poèmes à savoir par cœur, les rédactions, la dictée de Mérimée…), de calcul (les tables de multiplication, la preuve par neuf…), d’histoire (« Nos ancêtres les Gaulois »…), de géographie, de dessin, de morale ou de gymnastique ainsi qu’une typologie des professeurs (le « bon maître », Monsieur le Directeur…) et des écoliers (le nouveau, le bon et le mauvais élève, l’élève douée, le retardataire, le souffre-douleur...), racontés par des écrivains français contemporains comme Jean Anglade, Marie-Paul Armand, Henriette Bernier, Georges Coulonges, Yves Jacob, Jean Siccardi, mais aussi à travers des plumes célèbres, parmi lesquelles celles de Colette, de Gustave Flaubert, de Louis Pergaud, de Jules Renard, de Jules Vallès ou d’Émile Zola...

Des photos, des gravures et des dessins jalonnent cet album à la fois nostalgique et joyeux qui rappellera à nombre de ses lecteurs les moments forts et inoubliables des années passées sur les bancs de l'école, et qui surprendra sans doute les autres...

Bernard DELCORD

Chère école de notre enfance, ouvrage collectif, préface de Claude Duneton, Paris, Presses de la Cité, août 2010, 180 pp. en quadrichromie au format 19 x 24 cm sous couverture brochée en couleurs, 23 € (prix France)

Pour vous, nous avons recopié dans cet ouvrage nostalgique les lignes suivantes :

Au réfectoire

Il y a des dortoirs qui peuvent contenir une quarantaine de lits, un très beau réfectoire dont les tables sont en marbre noir, une chapelle charmante ouverte sur la rue, une lingerie magnifique. Mais les classes sont étroites et sombres ; les murs, dont le badigeon s’émiette, paraissent mangés d’une lèpre affreuse ; les bancs et les tables, taillés à coup de couteau, ressemblent à des planches que des sauvages auraient sculptées. On vit là, sans feu l’hiver, entre quatre murailles blanchies à la chaux. Pourtant, je ne me rappelle pas avoir souffert de cette nudité. Nous acceptions très bien le petit lit de fer et la caisse de bois, qui était l’unique meuble autorisé, meuble dans lequel on serrait les souliers, la cuvette et le pot à eau de terre grossière. Il faisait très frais l’été, sous les platanes ; on voyait un large pan de ciel ; et la gaieté des deux cours était, le matin et le soir, la chanson assourdissante de plusieurs milliers de moineaux qui couchaient dans les feuilles. Nous ne nous plaignions jamais que du travail et de la cuisine.

Oh ! cette cuisine ! J’ai aujourd’hui encore des nausées lorsque j’y songe. Du pain sec, au premier déjeuner et au goûter. À midi, un potage, un plat de viande, un plat de légume et un dessert. Le soir, deux plats de viande et un dessert. Les tables sont de six élèves, et il y a une bouteille de vin par table. Certes, la quantité serait suffisante, car le pain est à volonté ; mais c’est surtout de la qualité dont on se plaint. Je me souviens de plats abominables, devant lesquels je mangeais stoïquement mon pain sec : entre autres, un étrange ragoût de morue qui empoisonnait le moisi ; des haricots nageant dans une affreuse sauce blanche ; des lentilles noyées d’eau ; des potages inconnus, dont la composition aurait défié l’analyse la plus minutieuse. On se rattrapait sur le pain, on bourrait ses poches de morceaux de pain, qu’on dévorait en récréation et en classe. Pendant les six ans que je suis resté au collège d’Aix, j’ai eu faim. La cuisine devenait si mauvaise, par moments, que des révoltes éclataient. On lançait des carafes à la tête des maîtres d’étude, le proviseur descendait pour mettre la paix et pour déclarer que la cuisine était excellente, après avoir magistralement goûté aux plats du jour, dont il se gardait bien de manger sur sa table. Une fois, surtout, cinq élèves furent chassés, après une révolte qui avait duré près de cinq heures : toute un division s’était barricadée dans le réfectoire et avait chanté La Marseillaise.

(in Études sur la France contemporaine d’Émile Zola)

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06/10/2010

Un doigt d’honneur à la main invisible

Le texte ci-dessous a été mis en ligne le 6 octobre 2010 sur le site du magazine satirique Satiricon.be (www.satiricon.be) :

Journaliste au Groupe de recherches pour une Stratégie économique alternative (Gresea, www.gresea.be), économiste membre fondateur d’Éconosphères (www.econospheres.be) et grand pourfendeur du néo-libéralisme, Erik Rydberg, dans un petit essai très didactique intitulé Petit manuel de contre-propagande économique paru aux Éditions Couleur livres à Bruxelles, a commis un bien joli crime contre la pensée unique et son crédo économique appelé TINA (‘There Is No Alternative’) en remettant en cause quelques unes des fables que l’on se plaît à faire accroire en Occident aux cochons de payeurs du système et de ses crises, c’est-à-dire nous : la fable des réformes « modernisantes », celle de l’indispensable adaptation aux contraintes du marché, celle de la nécessité du juste prix, celle de la productivité salvatrice, celle du nombre d’emplois créés par la compétition économique ainsi que celle des bienfaits de la mondialisation et du libre-échange à tout berzingue, ces bobards embobinants qui justifient l’injustifiable, à savoir la recherche effrénée du profit, la goinfrerie au passage des dirigeants d’entreprises, la malhonnêteté persistante de la Bourse, la crédulité des boursicoteurs, la duplicité des banques, l’exploitation éhontée des faibles et l’appauvrissement continu des classes moyennes par des vautours pas si anonymes qu’on le prétend. Un livre indispensable pour ne pas mourir idiot… et complètement plumé !

PÉTRONE

Petit manuel de contre-propagande économique par Erik Rydberg, Bruxelles, Éditions Couleur livres, collection « L’autre économie », avril 2010, 86 pp. en noir et blanc au format 13,5 x 20,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 9 €

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01/06/2010

Un livre de vie

Dans le Manuel de la sagesse antique paru aux Éditions Omnibus à Paris, Annie Collognat a rassemblé, autour de thèmes comme l’âme, l’amitié, l’amour, le bonheur, la bravoure, l’entêtement, l’expérience, la femme, la guerre, l’homme, l’honneur, la justice, mourir, les passions, le plaisir, la souffrance, le travail, la tyrannie, l’utilité, la volupté ou encore Zeus, des textes d’auteurs grecs et latins comme, entre autres, Caton, Cicéron, Épicure, Épictète, Ésope, Euripide, Homère, Marc-Aurèle, Platon, Pline le Jeune, Plutarque, Pythagore, Sophocle, Tacite, Thalès ou Zénon d’Élée, des textes qui tous invitent à la réflexion profonde, qu’ils soient longs comme Apprendre à vivre ou comme La vie heureuse de Sénèque, ou qu’ils soient brefs comme : « Mieux vaut mourir tout d’un coup que de subir un malheur quotidien » (Eschyle) ; « J’ai vécu chaque jour comme si le soleil qui se lève était le dernier dont j’aie à jouir : j’ai donc vécu tranquille » (Pétrone) ; « Le monde est un théâtre, la vie une comédie : tu entres, tu vois, tu sors » (Démocrite) ou « Il n’y a que celui qui n’a pas d’honneur qui puisse le perdre » (Publilius Syrus)…
Sans oublier des citations célèbres, comme : « Une hirondelle ne fait pas le printemps »(Aristote) ; « Un esprit sain dans un corps sain » (Juvénal) ; « La fortune sourit aux audacieux » (Virgile) ;
« Hâte-toi lentement » (Auguste) ou « Que jamais ton visage ne trahisse ta pensée » (Hésiode).
Une compilation véritablement passionnante, et qui rend intelligent !

Bernard DELCORD

Manuel de la sagesse antique
par Annie Collognat, préface de Dominique Noguez, Paris, Éditions Omnibus, mai 2010, 896 pp. en noir et blanc au format 13,4 x 20 cm sous couverture brochée en couleur, 26 €

Manuel de la sagesse antique

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23/05/2010

Homo homini lupus…

Dans Les assassins et leurs mobiles qu’il a fait paraître aux Éditions Racine à Bruxelles, l’avocat pénaliste flamand Jef Vermassen qui officie dans les prétoires depuis plus de trois décennies soutient la thèse que dans chaque être humain se cache un assassin potentiel. Pour ce faire, il part du constat que seuls les humains et certains primates sont capables de cet acte bestial qu’est le meurtre, et que « plus on s’apparente à l’homme, plus on est violent ». Il y voit une corrélation avec la maîtrise du langage, et donc la capacité de conceptualisation et de préméditation. Il établit ensuite une typologie des meurtres isolés (du conjoint, d’un membre de la famille, d’un voisin ou d’une connaissance, commis par vengeance, pour faciliter le vol ou pour rendre service à une tierce personne, en ce compris ceux perpétrés par des tueurs en série ou de masse) et des attentats collectifs à la vie (consécutifs de la recherche de boucs émissaires ou provoqués par la haine raciale et des peuples, dont l’Holocauste constitue l’un des exemples les plus effarants), avant de conclure par quelques « conseils pour une société plus sûre ». Émaillée de nombreux exemples, cette démonstration philosophico-judiciaire ne manque ni d’intérêt ni de souffle (plus de 650 pages de texte serré) et ouvre sur un abîme de réflexions sur celui dans lequel notre monde est en train de sombrer…

Bernard DELCORD

Les assassins et leurs mobiles
par Jef Vermassen, Bruxelles, Éditions Racine, novembre 2009, 656 pp. en noir et blanc au format 15,5 x 24 cm sous couverture brochée en couleur, 29,95 € (prix Belgique)

Les assassins et leurs mobiles

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21/01/2010

Un grand « dealer »

Bernard Gazier, professeur d’économie à l’Université Paris I, vient de faire paraître, aux Presses universitaires de France dans la fameuse collection « Que sais-je ? », une biographie de l’Anglais John Maynard Keynes (1883-1946), l’un des plus grands économistes du siècle dernier. Ce passionnant petit ouvrage, qui éclaire sur la pensée du fondateur de la macroéconomie moderne et de l’artisan du « New Deal » qui permit en 1933 à Franklin Delano Roosevelt de redresser spectaculairement son pays (jusqu’en 1937) après le krach de Wall Street d’octobre 1929, fut admiré dans les années 1960-70 pour son pragmatisme, avant de faire l’objet d’un rejet total des économistes ultralibéraux des quarante dernières années. Une bonne raison pour le ramener aujourd’hui sur le devant de la scène et rappeler quelques vérités historiques dérangeantes : le krach de 1929 était consécutif à une bulle spéculative, dont la genèse remonte à 1927 et qui avait été amplifiée par un nouveau système d'achat à crédit d'actions, instauré en 1926. Les investisseurs purent ainsi acheter des titres avec une couverture de seulement 10 %, à des taux d'emprunt dépendant du taux d'intérêt à court terme la pérennité du système dépendait donc de la différence entre le taux d'appréciation des actions et ce taux d'emprunt. Entre mars 1926 et octobre 1929, le cours des actions augmenta de 120%. Le 3 septembre, l'indice Dow Jones atteignit 381,17, son plus haut niveau avant 1954. Le 16 octobre, l'économiste Irving Fisher déclara : « Les cours ont atteint ce qui semble être un plateau perpétuellement élevé ». Les prises de bénéfices, massives, entraînèrent des ventes tout aussi massives, qui provoquèrent la panique. On connaît la suite : parmi les effondrements spectaculaires, Goldman Sachs passa de 104 dollars en 1929 à 1,75 en 1932 et J. P. Morgan perdit entre 20 et 60 millions de dollars, la déconfiture de ces banques entraînant tout le système dans leur chute. Il fallut attendre l’entrée en guerre des USA en 1941 pour voir la sortie du tunnel. Le système de sauvetage imaginé par Keynes impliquait des interventions massives de l’État, tant sur le plan financier que social, et l’on vit naître sous son impulsion d’innombrables formes d’emplois subsidiés qui évitèrent bien des drames. Un honnête homme, donc. Et un visionnaire, puisque sa recette a parfaitement fonctionné en 2009 !

Bernard DELCORD

John Maynard Keynes
par Bernard Gazier, Paris, Presses universitaires de France, collection « Que sais-je ? », 2009,
128 pp. en noir et blanc au format 11,5 x 17,5 cm sous couverture brochée en quadrichromie, 9 €

John Maynard Keynes

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